Véra (Sergeant Bertrand) dans Le Nouvel Observateur

«Véra», d’Alexandre Skorobogatov

PAR JENNIFER

Quand on parle de femmes brimées, on songe tout de suite aux Afghanes, aux Thaïlandaises, aux Somaliennes, etc. Mais qu’en est-il des femmes russes?

Il suffit de taper ces deux mots sur Google pour se rendre compte qu’à l’instar de leurs consœurs asiatiques ou africaines, les femmes russes et des pays de l’Est en général sont considérées comme de dociles objets à manipuler.

Dans son premier roman traduit en Français, Alexandre Skorobogatov décrit le quotidien de Véra, mariée à un homme alcoolique et maladivement jaloux.

Ce sentiment destructeur renforcé par le vice de l’alcool est rapporté par l’auteur avec une vérité et une brutalité criantes. Nikolaï ne supporte pas de voir sa femme s’épanouir avec d’autres personnes que lui et, lors d’accès subits de fureur, la frappe violemment. Il la frappe parce qu’il est malheureux, triste et impuissant face à un sentiment d’infériorité causé par l’extrême beauté de Véra. Et plus il use de sa violence, plus il craint qu’elle ne parte. Ce cercle vicieux intensifie les images paranoïaques qui hantent son esprit et les violences verbales ou physiques.

Face à Nikolaï, son ami Bertrand qui joue un rôle ambigu, vante la beauté de Véra mais aussi la force de Nikolaï: « Tu es un homme, tu as reçu la force. Tu as le pouvoir. Tu dois commander!» On sent pointer la critique d’une société brutale et machiste.

Coincée entre ces hommes, Véra ne s’exprime guère. Elle subit les insultes, les coups… et pardonne. Elle accepte même de quitter son emploi d’actrice dans un théâtre pour devenir balayeuse, car son mari ne supporte plus de la voir sur scène côtoyer d’autres hommes. Et quand elle s’exprime enfin, c’est pour défendre son mari et taxer les autres d’incompréhension.

Mais derrière cette histoire de jalousie et de femme soumise se cache une critique de l’époque soviétique. Certains hommes, comme Nikolaï, se noient dans la vodka, et doivent quand ils n’en ont plus payer un employé du supermarché pour en obtenir, car sinon, il faut faire la queue sans avoir l’assurance de pouvoir acheter quoi que ce soit. L’auteur nous montre le visage d’une société corrompue où il suffit de payer avec de l’argent ou avec son corps pour arriver à ses fins.

Un roman assez froid et des personnages pathétiques qui nous montrent un petit bout de cette réalité soviétique dont on parle, finalement, peu souvent.

J. S., Le Nouvel Observateur, 12/05/2009