Cocaïne d’Alexandre Skorobogatov

Bernard Kreise

Alexandre Skorobogatov a écrit un roman hors norme qui se situe dans la lignée de Gogol, Kafka, Ionesco, du surréalisme russe (Daniil Kharms, dont les œuvres ont été traduites en français), de L’Invitation au supplice de Nabokov. Ce texte est d’une lecture véritablement jouissive. Il s’agit des aventures extraordinaires d’un auteur, qui est le narrateur, mais également le personnage principal de son roman, lequel rencontre des lecteurs qui deviennent à leur tour des personnages de son livre. Tout baigne dans un humour noir décapant, allant parfois jusqu’au genre que l’on qualifierait de film d’horreur s’il s’agissait de cinéma. Nous sommes transportés de scène en scène, d’un rêve ou d’un cauchemar à l’autre, en suivant l’auteur-narrateur-personnage dans sa solitude radicale et délirante. Mais ce délire est maîtrisé, le texte se lit avec un intérêt soutenu.

Il est très difficile de résumer le texte en une note, car l’art de l’auteur est dans l’incongruité des situations, dans le ton et l’atmosphère absurde et surréaliste.

Voici quelques repères narratifs.

L’auteur est avec sa femme et leur petite fille. Celle-ci n’arrête pas de crier, car ses parents ne lui ont pas donné à manger depuis plusieurs jours. Mais l’auteur-narrateur ne veut pas sortir avant d’avoir fini de lire son journal. Cela étant, la petite fille en question se révèlera enceinte quelques pages plus loin. Finissant par sortir, l’auteur tombe sur un homme qui le connaît et lui annonce ce qui va se passer dans la rue. En fait, il s’agit d’un de ses lecteurs, qui sait ce qui va arriver dans son roman, car il en est également un personnage. Suivent une série de scènes illustrant la vision paranoïaque que le narrateur a du monde. L’art de Skorobogatov est de nous faire aller d’une scène à l’autre avec un intérêt digne à la fois d’un roman policier et d’un film des Marx Brothers, tout en mettant en scène un personnage dans la tradition russe (l’auteur narrateur en Raskolnikov des temps modernes), plongé dans la solitude et le désespoir. Il rencontre des personnages qu’il veut assassiner avec un marteau et un clou (il se balade toujours avec son clou et son marteau, comme Raskolnikov avec sa hache) ; des amis, des éditeurs ont lu son livre et le trouvent génial et nul à la fois, lui conseillant précisément ce qu’il doit et ne doit pas écrire, et finissant par lui donner des exemples insensés de ce qu’il doit faire.

Tel est le début du récit qui nous mène d’un personnage à l’autre, mais ces personnages sont-ils dans le réel du roman ou ne sont-ils que le produit des rêves et des cauchemars kafkaïens du narrateur ? Le roman est-il vraiment le roman de l’auteur ou le roman du roman en train de se faire ? Toutefois, cette analyse du récit, qui pourrait faire craindre un intellectualisme exagéré, ne rend pas compte du fait que ce récit, très bien écrit et parfaitement construit, se lit sans qu’il soit besoin de le questionner théoriquement.

Un jour, l’auteur rentre chez lui, sa femme l’a quitté et il trouve dans son appartement le « nain maléfique ». Ce personnage, dont la biographie surréaliste et fabuleuse nous est exposée, annonce à l’auteur qu’il a reçu le prix Nobel pour avoir liquidé un assassin. Notre auteur se rend donc à Stockholm où tous les événements insensés que va vivre l’auteur-narrateur sont hallucinants. On est pris dans une cascade de personnages et de situations rocambolesques. Une femme va lui préparer son discours : il la trouve un matin dans son lit. Est-elle un homme ou une femme ? on ne sait, mais en tout cas elle-même se considère comme une  chaise, folle amoureuse de lui ! Il rencontre le membre le plus éminent du comité qui est une espèce de cadavre qu’on nourrit de force, puis qu’on découpe à la hache. Ce qui n’empêchera pas l’auteur de le rencontrer à nouveau dans d’autres circonstances. Ce passage est un morceau d’anthologie. Kurt, l’homme qui l’accueille à Stockholm, lui demande de tuer sa femme contre de l’argent. Il mène alors une vie d’ivrogne avant de rencontrer une fillette amoureuse de lui (une sorte de Lolita qui se révélera être une prostituée), des foules de gens incroyables. Il est entraîné dans des aventures hallucinantes et cauchemardesques. Tout baigne dans l’absurde et se lit avec l’intérêt d’un roman policier ou d’un roman noir. Finalement, l’auteur, complètement paranoïaque, rentre chez lui et retrouve sa solitude radicale d’artiste, et les artistes « sont tous des putes », comme le lui a dit un moujik. Car si ce roman n’est pas dans la spécificité russe, parfois difficile à aborder pour les lecteurs français, il y a dans ce roman un épisode avec des moujiks russes qui est passionnant et fort troublant, concernant les rapports du peuple russe avec l’art.

Mais toutes ces aventures n’étaient peut-être que le cauchemar délirant d’un auteur en train d’écrire ou de lire un roman dans sa baignoire où il s’est endormi.

Dans la littérature russe contemporaine, Skorobogatov me semble être l’un des auteurs les plus originaux, un auteur qui sait se débarrasser de la chape de plomb du ressassement de l’« âme russe » pour atteindre à l’universalité de la littérature.

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